Bouche-trou pour sociopathes (petite_dilly) wrote,
Bouche-trou pour sociopathes
petite_dilly

Maudits silmarils, livre II, ch. 9 : Pas de pitié pour les neveux, p.3/3 (Ecthelion, Belin, PG)



Le dîner eut lieu dans la grande salle de réception, à la table du seigneur. Il y avait une vingtaine de plats, des venaisons surtout, accommodées de baies des montagnes, du canard, du hareng fumé, des tourtes aux asperges et aux pommes de terre. Un ménestrel jouait de la harpe, à la mode de Valinor.

« Au moins elle sait recevoir », glissa Ecthelion à l'oreille de Belin.

Mais à peine le premier entremet était-il passé, que Maica semblait clairement ivre. Elle brandit son cuissot de chevreuil.

« Elles me méprisent, toutes ces belles dames parfumées, mais si je n'étais pas là, qui protégerait leurs blanches fesses ? »

Belin avala sa bouchée de hareng de travers. Ecthelion lui tapa dans le dos.

« Les miennes sont usées par le cheval… » poursuivit-elle. « Et endurcies par l'exercice. »

« Vous avez raison ma tante ! » s'exclama Ecthelion. « Une femme doit être aussi entraînée qu'un homme ! »

« Mais faut bien que quelqu'un fasse les p'tits petiots, Messire », opposa Belin.

« Cela n'empêche rien, regardez ma mère ! » répondit Ecthelion.

« Ta mère était la meilleure femme qui existe ! » tonna Maica. Elle avait terminé son cuissot de chevreuil. Elle se tourna vers l'elfe qui se trouvait debout, en fin de table, un pichet à la main.

« Échanson, un autre verre ! »

Aussitôt servi, aussitôt bu. L'échanson remplit une deuxième fois le gobelet de métal.

« Donnes-en aussi à mon neveu et à son fidèle écuyer, Belin le Brave. C'est un bon vin. Il vient du sud Lindon. Nous y ajoutons du miel et des épices. »

Elle but une nouvelle gorgée. Le ménestrel avait changé de chanson.

« Ce ménestrel... », commença Maica. « C'est un ancien élève de ton père. Et ton père… était un élève de Maglor. »

Elle éleva son gobelet.

« Grand frère, un jour je te vengerai ! »

« Moi aussi ! » ajouta Ecthelion, en frappant sur la table.

Pourquoi faut-il qu'ils fassent autant de bruit quand ils parlent ? se demanda Belin.

« Ma Dame », dit-il soudain, « est-ce qu'il y a donc quelque chose entre vous et le prince Fingon ? »

« Non », répondit-elle avec orgueil. « Il n'est pas mon type… »

« Ils sont justes amis, de toute façon ! » s'empressa de dire Echtelion.

« Mais p't'être que tout en étant amis, elle aimerait bien qu'il s'passe quelque qu'chose de plus », ajouta Belin.

Ecthelion plissa les yeux, soupçonneux.

« Pourquoi vous dites ça... »

« Je ne veux pas qu'il se passe quelque chose de plus ! » protesta Maica.

L'échanson anticipa et remplit son gobelet vide.

« Je crois que Maedhros a un faible pour vous », déclara alors Ecthelion. « C'est pour ça qu'il vous a invitée à danser. »

Maica eut un drôle de rire.

« Lui ? C'est toujours un bien bel homme, mais il préférerait s'unir avec un bouc qu'avec une femme... »

Ecthelion eut l'air contrarié. Maica vida son verre.

« Je ne le dis pas à Fingon, il ne veut pas croire à toutes ces rumeurs. Mais je l'ai vu, une fois à Valinor, embrassant un artisan. »

« Qu'est-ce qu'il fabriquait ? » demanda Ecthelion.

« Là n'est pas la question. J'étais une enfant alors… Je n'avais pas compris ce que j'avais vu. Mais des gens s'imaginent qu'il y a une relation entre lui et Fingon, alors qu'il n'y a rien. »

« Je le savais ! » s'exclama Ecthelion.

Le ménestrel commença une nouvelle chanson, qu'il avait manifestement composée lui-même.

Glacés sont les torrents d'Hithlum
Et froide la bise venue du Nord
Mais rien n'est plus gelé
Que le coeur de ma maîtresse.

Belin fronça les sourcils et Ecthelion fit la moue. Mais Maica ne semblait pas perturbée.

« C'est un compliment qu'il me fait », expliqua-t-elle.

« Quels sont vos instruments ? » lui demanda alors son neveu.

C'était une question habituelle chez les elfes.

« Le luth, la harpe et le tambourin ! Ma mère, ta grand-mère, était une excellente musicienne, de la race des Teleri. Je pourrais en jouer, mais je suis trop fatiguée, ce soir... »

Les plats se succédèrent. Arrivé au dessert, Maica peinait à se mouvoir normalement, mais semblait de très bonne humeur. Elle s'empara alors d'un nouvel alcool, transparent, qu'elle tendit à Ecthelion.

« Goûte ceci, Neveu », dit-elle. Puis elle précisa, en posant avec fracas une coupe lourde sur les planches du festin – « ...dans ce hanap ! »

« D'accord… » répondit Ecthelion en buvant.

« C'était la coupe préférée de ton père… Et maintenant dis-moi… »

« Oui. »

« Dis-moi ce que tu as fait… »

« Ce que j'ai fait ? »

« Ce que tu as fait… Pour ne pas être prince de Gondolin ? »

« Quoi ? »

La femme-elfe éclata de rire, un rire étrangement cristallin au milieu de ses manières masculines.

« Qu'est-ce que tu as bien pu faire ? »

Ecthelion ne comprenait pas.

Des domestiques s'approchèrent d'elle et l'un murmura : « Madame, voulez-vous aller vous coucher ? »

« Oui, je suis fatiguée », répondit-elle. « Ils me fatiguent tous. »

Elle se leva péniblement ; les deux serviteurs se placèrent de manière à la soutenir, la guidant hors de la salle. Elle fit un signe de la main à des bois de cerf qui étaient accrochés en décoration.

« Ils ne se rendent pas compte… » marmonna-t-elle en disparaissant dans un corridor, portée par ses domestiques. « Ils ne veulent pas le prendre… Non ils ne veulent pas le prendre… Le mal… C'est moi qui dois le prendre... »


* * *

Le lendemain matin, Ecthelion laissa Belin dormir, et se fit rouler jusqu'à la grande salle. Il y faisait très froid ; on aurait dit que les brumes d'Hithlum envahissaient l'intérieur de la forteresse. Des domestiques avaient allumé un grand feu cependant. Il y avait des pâtés de viande, des saucisses, des groseilles et du jus de bleuets fumant sur les grandes planches de la table seigneuriale.

La Dame de la Source venait manifestement de s'y installer. Elle portait une robe bleu clair, accompagnée d'un manteau de la même couleur, bordés de fourrure blanche. Elle était très pâle.

« Viens t'asseoir, fils de mon frère », dit-elle alors, en se tenant le front car elle avait trop bu la veille.

Ecthelion prit place, non sans regretter une fois encore de n'être pas le maître du château, ce château dans lequel il avait passé son enfance.

« Sers-toi. »

Le jeune homme prit un pâté, une saucisse, une grappe de groseilles et une grande choppe d'infusion.

« Tu as bon appétit, je l'ai déjà remarqué… C'est une bonne chose pour un guerrier. »

Mais pour une fois, le menu n'était pas ce qui préoccupait le plus le chevalier de la Fontaine.

« Ma tante… Hier soir, vous avez dit des choses étranges. »

« C'est le vin. »

« Pas seulement hier » insista Ecthelion. « Quand nous étions au camp sur Ard-Galen… Vous aviez commencé à me dire quelque chose également… Au sujet de la raison pour laquelle je n'étais pas resté ici, après la mort de mes parents. Mais nous avions été interrompus par l'attaque. »

Maica sembla fâchée.

« Tu ressembles à ton père, quant à l'apparence », dit-elle, « mais en ce qui concerne la personnalité… Tu es têtu comme ta mère. »

Ecthelion fronça les sourcils, l'air buté. Sa tante y vit une confirmation de ses propos.

« Je me souviens de ce que vous aviez dit… Vous aviez dit que vous ne m'aviez pas abandonné… Que Fingon vous avait raconté quelque chose... »

« Oui, Fingon m'a raconté quelque chose… Parce qu'il fait partie du grand conseil. »

Elle avait l'air pensive à présent. Avant de poursuivre, elle remplit son verre d'infusion chaude. Du bout de son index, elle caressa la surface des bleuets broyées, à l'odeur douce.

« Il m'a dit que le roi Fingolfin avait reçu une lettre, venant de Vinyamar… Ou plutôt du royaume caché de Turgon. C'était une lettre de Pendelot – hum, Penlodh. Il proposait à Fingolfin de lui envoyer l'orphelin des seigneurs de la Source, afin que le roi, qui n'avait pas de fils, puisse l'adopter et l'élever en son nouveau palais comme son propre enfant. »

« Quoi ?! » barrit Ecthelion.

Il avala sa groseille de travers. Maica lui tapa dans le dos vigoureusement pour ne pas qu'il s'étouffe.

« Tu vas bien ? »

« Ce n'est pas possible ! »

« Je te répète ce que Fingon m'a dit. C'est pour cela qu'on t'a envoyé là-bas, au-delà du Sirion, dans ce nouveau royaume… C'était une idée de Penlodh. On ne m'avait pas présenté exactement les choses de cette manière. Il n'y était question que de position à pourvoir, et de faire ton éducation. Je n'étais pas d'accord, et Fingon non plus, mais le roi finit par prendre cette décision. »

« Penlodh ne ferait jamais cela... » gémit Ecthelion, se rappelant qu'il était le seul à la Table Ronde, avec Duilin, à ne jamais se moquer de lui.

« Tu plaisantes ? Penlodh est le roi des comploteurs… Et cela ne date pas d'hier. Il l'était déjà, à Valinor. Je me souviens de ce que Maglor disait de lui, à l'époque… »

« Mais… Turgon ne m'a pas adopté au final… Et je n'ai jamais habité au Palais… J'ai toujours habité chez Glorfindel, avant de vivre seul... »

« C'est cela que je ne comprends pas… Il a dû se passer quelque chose. »

« Je ne vois pas quoi... »

« Tu dois avoir une belle villa tout de même, avec tout le confort moderne. Turgon est connu pour être un architecte de génie. »

Ecthelion hocha la tête, n'osant dire qu'il vivait toujours dans un appartement, même si celui-ci disposait de l'eau courante.

« Je sais que tu as la charge de la Maison de la Fontaine, là-bas… » reprit Maica. « Mais si tu le souhaites… Tu peux revenir ici. »

Le jeune elfe ne put cacher sa surprise.








Tags: maudits silmarils
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